Extraits choisis
à ceux qui doutent, à ceux qui se posent la question :
La vie a-t-elle un sens grâce auquel tout ce mal à vivre
ne serait pas une grande injustice ni une entreprise vaine ?
Puisse ce témoignage apporter une note d’espoir.
Invincible !
Je suis intouchable, invulnérable, indestructible… J’ai cru que l’exaltation s’estomperait, ce n’est pas normal cet état… Non, cela dure depuis plus de dix jours. La sensation reste la même, mon énergie est tendue, offerte au maximum. Survoltée, mes journées sont dignes d’une marathonienne. J’enchaîne les activités et les rendez-vous avec une telle aisance, un tel plaisir ! La fatigue n’ayant plus d’emprise sur moi, j’ai finalement accepté la nuit venue d’observer mon corps au repos. Mon esprit, lui, flotte dans une sérénité inhabituelle où s’ébauchent, avec précision et certitude, mes projets futurs. Le sentiment d’euphorie ne décline pas ; dès le réveil, le simple fait d’exister me dope ; la journée sera belle quoi qu’il se passe. Toute pensée qui m’arrive spontanément va dans ce sens. Elles me comblent de joie. Le sentiment de toute puissance ayant décuplé de jour en jour, l’expression « déplacer les montagnes » semble une formule éculée, puisque tout m’apparaît possible. Je me le promets, son antonyme, impossible, est à rayer de mon vocabulaire. Je vis cet état de grâce comme un cadeau perpétuel. J’ai du mal encore aujourd’hui à le croire. Bon sang ! Il faudra bien que je m’y fasse. J’ai eu beau me raisonner, essayer de relativiser les faits, l’événement n’était pas tant exceptionnel ? Si, il l’était ! Rien ne pourrait m’ébranler. Je suis immortelle ! Ne pourront me comprendre que ceux à qui cela est arrivé. Ceux qui, sortis indemnes d’une catastrophe dont le pourcentage de chance frisait l’infime, mettent alors des années à s’en remettre… Les survivants d’un grave accident, d’un incendie, d’un attentat meurtrier ont dû ressentir les mêmes effets. Leurs mots sont identiques aux miens. Ils se sont cru immortels, invincibles, victorieux, massifs et légers à la fois. C’est mon cas ; je marche sur les pavés de Paris, mais l’impression de ne pas toucher terre perdure. Pourquoi atterrirais-je : je suis une miraculée ! La faucheuse avec qui j’avais rendez-vous ne m’a pas emportée. Elle m’a offert un répit. Et si, d’une certaine manière, je suis morte, comme disent les gamins : j’ai « renu »!
Je reviens de loin !
Mes sensations ressemblent de façon troublante à des manifestations dignes d’un delirium mystique mais je peux néanmoins l’assurer : personne n’a pensé à m’envoyer à Sainte-Anne. Mon cas ne relève pas de l’asile, même si je suis dans cet état que j’appelle avec affection, ma période « maniaco » : je me déhanche sans complexe sur le fameux « I feel good » de James Brown et l’euphorie me reprend davantage quand je réalise que sortie vivante de cette catastrophe, ma vie peut désormais non seulement reprendre son cours, mais prendra, j’en suis convaincue, les allures d’un conte de fée !
Adieu les angoisses ! Ciao les remords et les regrets ! Bye-bye les tergiversations de l’esprit ! C’est pourtant simple ! J’ai tout compris ! Souris à la vie, elle te sourira ! La vie est belle ! Je suis comme elle ; j’ai bien meilleure mine et mes cheveux commencent à repousser. Plus une seconde à perdre ! Au joli mois de mai, fais ce qu’il te plaît ; le train corail roule à douce allure vers Royan. Ma jubilation à l’approche de ces vacances, j’en ai tant rêvé, tempère mon impatience. J’ai vécu l’année la plus intense de ma vie, la plus interminable, une éternité !
« Ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas,
c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile. »
SENEQUE
Je me demande si l’existence n’est pas en fait une immense comédie dans laquelle chacun joue un rôle. Ma vie ressemble à un film dont je suis à la fois l’actrice principale, la scénariste et la réalisatrice. J’organise mon quotidien comme le script d’une fiction. Débarrassée des scénarii assombris par le filtre d’obligations dans une agréable légèreté d’être, je m’autorise à croire que j’ai droit au meilleur. Dans un taxi parisien, je me suis sentie propriétaire de la plus belle ville du monde. Cette nuit-là, la capitale m’appartenait, peu importe si ce n’était pas pour l’éternité. Dans la voiture qui semblait glisser le long des quais, bercée par l’ambiance musicale jazzy de la radio, la vue sur les monuments et ponts, éclairés autant par la lune que par les lampadaires, m’a rassérénée. En présence des cadeaux de l’instant, il me suffit désormais de me rappeler qu’il n’ y a plus péril en la demeure. Etre vivante n’est plus un risque. Tout ce qui m’apparaissait compliqué s’est considérablement simplifié, à tous les niveaux. La mutuelle ayant enfin débloqué mon dossier, riche du reliquat d’un an de salaire, j’ai les moyens de m’offrir de belles vacances, sans compter. Au grand banquet de l’existence, j’ose m’asseoir à la table des convives et profiter du festin.
Je ne suis pas dupe. En parallèle, je m’attaque aux racines du mal. La métaphore d’une grande lessive n’est pas exagérée. La vie nécessite, je le sais, des lavages répétitifs. Mes visualisations ressemblent à des nettoyages de printemps où j’évacue, au fur et à mesure, les « crasses » de ma vie. Je me concentre et dresse l’état des lieux de mon intérieur. L’exercice de ce matin consista à jeter dans des sacs poubelles virtuels mes litiges relationnels, après les avoir triés par catégorie. J’ai commencé par ceux liés à la relation à mes parents, puis à mes histoires de cœur. Les sacs suivants furent remplis des conflits avec mes collègues et employeurs, puis bien sûr, furent également emballés les souvenirs des affres de la maladie. Enfin, la dernière poche de plastique paraissait plus légère, car elle ne contenait que des mots. Assassines, la plupart des remarques désobligeantes qui m’avaient tant blessée se firent entendre une dernière fois, avant de mourir dans un massicot. A titre d’exemple, envolés à jamais les coups de poing verbaux de ma maîtresse du primaire qui me fit redoubler ma onzième ou, plus récemment, d’une infirmière, au sujet de ma maigreur. Avec délectation, je créai la représentation mentale de la machine débitant, sous la forme de personnages de papier, l’effigie de mes « tortionnaires » que je froissai avant de les jeter. Une fois commandée la grosse benne, à réception instantanée, je la chargeai de tous mes déchets en trois mouvements de cils dans les containers hermétiques. La fantaisie et l’illusion ont l’avantage de la rapidité ; je donnai l’ordre d’évacuer la benne au fin fond d’un désert africain après avoir programmé la minuterie de l’explosion et appuyé sur le bouton fictif. Hop ! Les ordures se transformèrent dans mon imaginaire en milliers de jets d’eau. Indispensables à l’homme du sable, ils glissèrent dans le puits d’une oasis saharienne.