Catherine Preljocaj

Contact : 06 12 11 53 70 - catherine.preljocaj@gmail.com
 





 



Femme actuelle (2009)
L'Express Styles (2009)
Axelle (Belgique-2008)
Psychologies Mag (2007)
Marie-Claire (2007)
Vivre Zen (2006)
Figaro Madame (2005)
Paris-Match (2004)

 





A propos de "la Mort de Caliméro"

Paris Match : « L’électrochocbalkanique »

Catherine Schwaab
mars 2004

Qu’il soient dessinateur de B.D. et cinéaste comme Bilal, chorégraphe comme Angelin Preljocaj, ou écrivain comme sa sœur Catherine, leurs œuvres portent la rage, remuent jusqu’aux tripes. Paris Match a voulu essayer de comprendre pourquoi. Ils nous racontent leurs déchirures.

Catherine et Angelin Preljocaj ; ils reviennent de loin.

Elle a vécu l’oppression féminine, lui, l’idolatrie maternelle. Ils se sont, l’un et l’autre, libérés en créant, en écrivant.

Comment se fait-il que les œuvres d’auteurs balkaniques nous semblent à nous, Français, tellement plus fortes…

Catherine Preljocaj. Plus extrêmes, oui. C’est lié à la rigidité de nos codes, qui nous oblige, pour sortir de nous-mêmes, à être plus violents. Tout est exagéré, démesuré. Dans la gaieté, dans la nostalgie… Ça va avec l’alcool, le sens de la fête, les larmes… Tout est trop, sans retenue.
Angelin Preljocaj. Et il y a des rituels pour tout : naissance, mariage, mort… On réunit son monde, et l’événement familial devient tribal, théâtralisé. Par exemple, pour un mariage, les hommes tirent en l’air avec leurs pistolets pour marquer la capture de la fille, la mariée pleure. Enfant, on comprend déjà le sens de ce qui est en jeu. Donc, dans nos créations, tout cela nous revient, on sait, instinctivement, comment “contaminer” une audience.

Vous, Angelin, dans la tradition albanaise, étiez le fils chéri de maman au milieu de quatre sœurs inféodées à leur statut de femmes.

A.P. Je ne m’en rendais pas compte car je me prenais des dérouillées comme mes sœurs: la ceinture..
C.P.
Mais son côté “fils chéri” lui conférait un capital de confiance et d’amour inébranlable auprès de ma mère. Moi, non. Parce que je prétendais être comme lui, j’étais la rebelle. Une fille albanaise ne sort pas, n’a droit ni au plaisir ni à la liberté. Je suis plus violente qu’Angelin parce que j’ai vu mes sœurs “kidnappées” par leur mariage. Dans la tradition albanaise et dans la diaspora, la femme est l’objet, n’a pas droit à la parole, encore moins à déterminer son destin. Toute notre vie, on travaille à surmonter cette privation.
A.P.
On était beaucoup plus permissif avec moi qu’avec les filles.

Cette interdiction du plaisir, de la liberté, de toute forme de jouissance envers les femmes, la perceviez-vous ?
A.P.
Oui, une fois adulte, je me suis violemment disputé avec mes parents sur cette vision familiale dans laquelle se débattaient mes sœurs. Par moments, on a même failli se battre physiquement avec mon père! Ensuite, cela a ressurgi dans mon travail de chorégraphe: mes “Noces” de Stravinsky sont une version ultraviolente et barbare qui restitue la manipulation des femmes dans les rituels balkaniques, le rapt de ces filles qui deviennent monnaie d’échange.
C.P.
En devenant un artiste, Angelin nous a apporté un vent de liberté. On est arrivé en France démunis de tout, notre frère nous a apporté la création, la folie de l’art, le goût de la musique classique; il a été pour nous, les filles, une fenêtre sur le monde. Dans les autres familles, les frères sont intraitables, ils participent à l’oppression des filles, et, si elles se rebiffent, cela peut se terminer tragiquement.

Les interdits qui ont façonné votre jeunesse, Catherine, vous ont donné un formidable savoir-faire : vous êtes devenue une virtuose des sensations et de leur analyse.
C.P. Boris Cyrulnik l’explique: on souffre tellement quand on est petit que, par la suite aucune souffrance ne doit dépasser la souffrance initiale. Et c’est vrai que, dans ce domaine, je suis devenue une marathonienne! Dans les traitements lourds que m’a imposés mon cancer autant que dans mes expériences au Pérou avec les drogues hallucinogènes. J’ai découvert en moi une énorme force de vie.

Vous avez touché votre vérité dans ces expériences hallucinogènes très puissantes…
C.P. Je savais les risques que je prenais. Mais je l’ai fait avec les chamans, des médecins. Bon… J’étais tellement enfermée en moi, ça passait ou ça cassait. On m’avait dit que cette plante, l’ayahusca, parle à l’âme. J’ai eu des visions horribles me concernant. Et j’ai revécu la grossesse de ma mère. Pour elle, j’étais maudite dans son ventre! Elle me le répétait, je l’ai cru jusqu’à 37 ans.

Vous vous êtes soignée en explorant ce manque d’amour.
C.P. J’ai travaillé sur tout : le manque d’affection, de tendresse, mais aussi le manque de toucher. Je ne suis pas seule: de plus en plus de gens sont en quête de ces racines. Quand on n’a pas été caressé par ses parents, on n’arrive pas à reconnaître son corps. Alors, au début, on focalise sur cette cérébralité, on cherche, on développe des souvenirs archaïques… Et c’est ensuite qu’on se relie au véhicule, au corps, réceptacle de tout.

A vous, Angelin, votre mère pardonnait tout, même de faire de la danse !
A.P. Bon… elle cachait mes collants pour m’empêcher d’aller au cours! Pourtant, en Albanie, un garçon qui fait de la danse n’est pas automatiquement homo. Ce sont ses collègues qui lui ont soufflé ce genre d’idée. Moi, je suis marié, j’ai deux enfants.

Vous, Catherine, la révélation de votre bisexualité vous a valu une belle brouille avec vos parents.
C.P. Je suis la seule à l’avoir déclarée dans la communauté albanaise. Si pour mes parents, c’était la honte - malgré le soutien de mes frères et sœurs -, dans la communauté albanaise, beaucoup ont salué: “Elle a rompu le pacte du silence”.

Angelin, vous avez abordé la sexualité dans un ballet, “Liqueur de chair”.
A.P. Oui, pour pointer le non-dit de l’érotisme dans la danse. On n’en parle jamais, mais il est là.

Bilal, comme vous deux, évoque la réappropriation du corps. Faut-il tirer l’alarme?
A.P. Oui! On vit de plus en plus de choses par procuration : on s’enferme, on pleure au cinéma, on sort dans la rue où le sans-logis, à moitié vivant, à moitié mort, ne nous touche plus. On se projette sur des images et on se désincarne. Il y a urgence à se reconnecter à notre matérialité. C’est pour cela que je milite pour le spectacle vivant: c’est le dernier terrain où l’on peut se retrouver ensemble autour de gens de chair et en os. On y remet en jeu nos souffrances, nos préoccupations. En commun! Au cinéma, on ne partage rien, on est passif.
C.P.
On est de plus en plus virtuel. Moi, dans mon métier de consultante en développement personnel, je touche les gens et je me rends compte à quel point ils ne sont pas touchés.

Et quand vous les touchez, ils se cabrent ?
C.P. Non, ça les rassure. Je les touche au niveau du chakra du cœur, et quelque chose se passe en eux.
Les danseurs ont apprivoisé ce toucher. Dans l’improvisation, par exemple…

A.P. Là on se livre. On se met à nu. Dans l’impro, sur une thématique - la sainteté, l’abandon…-, je vois ce que je ne veux pas. Les choses profondes affleurent. Un peu comme dans une psychanalyse.

Vous menez en fait la même recherche, l’un et l’autre…
C.P.
Angelin va vers l’envol. Moi - autrefois tellement renfermée -, ce que je fais de mieux, c’est écrire sur l’enfermement, le ressenti. Dans mon premier livre, “Le bonheur pour une orange n’est pas d’être un abricot” (éd. Favre), je me suis libérée de tout ce qui m’avait rendue malade. Une vraie thérapie. Aujourd’hui enfin, je peux m’ouvrir à l’autre. C’est la justification de ma vie.

Aider l’autre justifie votre vie?
C.P. Oui, mes problèmes sont universels, je me suis sortie de ce cancer, je ne suis pas morte… Ne pas aller vers l’autre, malade, souffrant, eût été pour moi un parjure!

 

CATHERINE SCHWAAB




 
© 2009 Catherine Preljocaj • Mentions légales Flux RSS