A propos de la parution en albanais du "Bonheur..."
Figaro Madame : "Retour en Albanie"
Elle est née en france comme son frère, le chorégraphe Angelin Preljocaj. Pourtant, la tradition l’oppresse. Dans la douleur, catherine se révolte. Deux livres plus tard, la voici enfin affranchie de ses maux, prête à renouer avec ses racines. Nous l’avons suivie.
par Annick Lacroix (9 juillet 2005)
Elle a quitté l’Albanie un matin de novembre 1978. En claquant la porte du pavillon de ses parents, dans la banlieue parisienne. Elle avait dix-neuf ans, prenait la fuite éperdument, sans même savoir où, poussée aux épaules par l’instinct de survie propre à cet âge où se décide l’avenir. Elle ne voulait pas de celui qu’on lui préparait, du destin d’une femme albanaise. Albanaise, Catherine l’est par sa famille, par le nom, improbable, qu’elle porte, Preljocaj. Il cessera de l’être quand son frère, Angelin, deviendra un chorégraphe au renom international. Elle a pris l’habitude de le dire à la française, pour pouvoir répondre « comme ça se prononce » quand on lui demande – sytématiquement – de l’épeler. Ce patronyme, qui n’est pas encore associé aux ailes de la danse, lui pèse. Il fait d’elle une étrangère quand elle est née en france et ne se sent étrangère qu’à ses propres racines. Que sait-on de l’albanie à sucy-En-Brie dans les années soixante-dix? rien. Comme partout. Sous la dictature communiste – pro-chinoise à l’époque – d’Enver Hoxja, le pays est l’un des plus fermés de la planète. Les parents de Catherine sont arrivés en france en 1956 avec le statut de réfugiés politiques, dont les enfants ont hérité jusqu’à leur majorité. Tito autorisant enfin les réfugiés de l’est à passer à l’ouest, une partie de la famille Preljocaj, qui avait déjà trouvé refuge en Yougoslavie en 1948, a demandé un visa pour les Etats-Unis. La France, où débarque, un soir d’août, un jeune couple fatigué, est censée n’être qu’une étape. Mais Liza, la mère, est enceinte du fils prodige, l’aîné, et la première des quatre soeurs qui vont suivre (Catherine est la deuxième) est déjà là quand parvient enfin le visa attendu. Trop tard pour remettre en question la somme des efforts d’adaptation qui commencent à porter quelques fruits. Les Preljocaj feront souche en france.
Dans le pavillon de Sucy où la famille, désormais au complet, a fini par emménager, la vie s’organise pourtant comme dans une Albanie en miniature. Dans l’odeur et le rituel du café turc, et la suprématie absolue de l’homme. Gina, la soeur aînée, sert le repas du père quand il rentre le soir du travail. Il est chauffeur de car. La mère a trouvé du travail à l’usine. Honneur et sacrifices. La famille peut venir, tête haute, assister le dimanche à la messe albanaise, où se retrouve le petit clan de la diaspora qui compte notamment deux oncles et leur famille: elle maintient les traditions. C’est peu dire. Elle s’y accroche. Si le réflexe de survie est commun à tous les déracinés, le résultat est peu banal. Dans la petite communauté albanaise de la banlieue sud de paris, qui compte à peu près trois cents membres, les enfants – au mépris du contexte – sont élevés selon les principes en vigueur dans les montagnes archaïques et farouches du nord de l’albanie, où la seule loi qui a vraiment cours – encore aujourd’hui – est le code d’honneur réglé par le kanun, ce fameux code coutumier hérité du moyen âge, que l’invasion ottomane a marqué de son empreinte. Et dont l’une des premières préoccupations est, bien sûr, de veiller à la vertu des femmes du clan. « nous avions beau faire partie des 10% de chrétiens albanais, j’ai été élevée comme une fille musulmane », dit Catherine. C’est-à-dire à peu près tranquille jusqu’à la puberté. Livrée ensuite en pâture à la paranoïa parentale, alimentée par l’obsession du regard d’autrui et du qu’en-dira-t-on. Dans la diaspora albanaise, une fille qui se maquille est une « kopa », une pute. De même celle qui ose se promener seule dans un parc, aller au cinéma, entrer dans un café ou adresser la parle à un homme dans la rue, fût-ce un copain de classe. À quatorze ans, pour avoir été vue par un voisin en train de promener son chien avec un garçon (en fait, une camarade de lycée aux cheveux courts), Catherine est fouettée à la ceinture par son père, retirée du collège et expédiée chez les religieuses.
À seize ans, quand elle avoue innocemment caresser le rêve de faire des études de lettres et de devenir journaliste, elle entre de plein fouet dans un mur. « métier de pute. Si tu fais ça, je te tue. » dans la diaspora albanaise, à New york ou à Paris, les filles ne choisissent pas leur vie. Elles sont mariées entre seize et vingt ans à un fiancé choisi par la famille que la jeune épousée, à bout de larmes, découvre en présence d’un chaperon, ce vestige du temps, peu avant le mariage. Gina, l’aînée des filles, sera logiquement la première sacrifiée sur l’autel de la tradition. À vingt ans, après avoir épuisé toutes les tentatives de résistance, elle cède, abandonne l’université et sa licence de langues, part au monténégro épouser un jeune producteur de pastèques, fils d’un ami et voisin de sa grand-mère maternelle. Impuissante, révoltée, Catherine assiste – de loin – au naufrage, célébré par les chants rituels et quelques tirs de pistolet en l’air. Et, de tout près, à cette scène surréelle et symbolique, où elle voit sa complice de toujours, l’ex-étudiante parisienne, servir le café turc en silence aux hommes d’abord, les yeux baissés, y compris devant elle, et quitter la pièce à reculons, une fois sa tâche accomplie. Bien plus tard, Angelin, le frère, qui a refusé le rite, épouse une française – mais lui était un homme, il avait tous les droits –, racontera à sa façon, avec son corps de ballet, la violence inouïe de ces « Noces » albanaises auxquelles Christine, la troisième fille, sept ans plus tard, puis la dernière soeur ont fini par se soumettre à leur tour. Catherine a pris les devants, la fuite à dix-neuf ans. Révoltée contre le mariage, les hommes et sa propre condition de femme, elle dérive, en cavale, puis tente de tracer seule sa propre route. Pas si simple. La famille ne lâche pas. Son père la traque. Si elle se défend, elle reste « ligotée psychiquement » par l’attachement qu’elle leur porte, la culpabilité de leur infliger ce qu’ils redoutent le plus et qu’elle incarne: « le déshonneur, la honte, le voile noir ». Mais quand un système est mortifère, la révolte du mouton noir au sein du clan a pour fonction de le faire savoir. Celle de Catherine assure au fond – même si c’est dans la douleur – le passage de la famille d’un monde à l’autre, l’adaptation indispensable à la survie. Ce genre de mission se paie cher. À trente ans, Catherine apprend qu’elle a un cancer. Elle refuse d’y voir une simple fatalité organique. C’est l’estomac qui est touché. Là où se nouent les émotions, où se digère – ou pas – le lot quotidien d’une vie. Telle le « Mars », de Fritz Zorn, Catherine a la certitude intime que sa maladie (« mal a dit ») est l’incarnation maligne d’une autre souffrance: du mal d’amour qui sévit dans cette famille, où l’on étouffe ses sentiments pour garder la tête haute et ses propres enfants au nom d’antiques principes; du mal si bien symbolisé par la cicatrice qui lui barre désormais l’estomac, celui d’être coupée en deux, entre deux cultures. Pour guérir, elle en a la conviction, il lui faut tout soigner, le corps et l’âme, sa relation avec ses parents et celle qu’elle refuse depuis toujours d’entretenir avec sa part albanaise. Pour guérir, elle a choisi d’écrire. Un livre bouleversant sur lequel elle a travaillé pendant quatre ans*. Un livre de réconciliation qui l’a conduit aujourd’hui là où elle n’aurait jamais pensé aller. En Albanie, sur la terre de ses ancêtres.
L’idée est venue d’un autre, de Mustafaj Besnik, écrivain, ambassadeur d’Albanie en France de 1992 à 1997, aujourd’hui député démocrate et éditeur (ora), qui a décidé de traduire le livre « bon pour l’émancipation des femmes, ici » (et pour l’image d’un démocrate). Il l’a fait tirer à mille exemplaires. Puis il a envoyé un billet d’avion à Catherine. Pour la promo. Boucler la boucle. Elle a bondi, contemple, à peine arrivée, de sa fenêtre du grand hôtel de Tirana l’architecture stalinienne de la grand-place, dominée sur sa gauche par la silhouette mastoc de l’opéra. Celui-là même où Angelin est venu donner, en 1994, une représentation de sa version, violente, barbare, des « Noces », de Stravinsky (les danseurs se lançaient des mariées de chiffon), acclamée debout pourtant par un public en délire. Pas seulement parce que le chorégraphe figure en bonne place, derrière Mère Teresa et l’écrivain Ismail Kadaré, au panthéon des albanais (qui n’a longtemps reconnu que trois dieux, Hoxja, Tito et Staline). Parce que l’albanie a changé. Trente-sept ans de dictature (de 1948 à 1985), il a fallu quelques années encore après la mort d’Enver Hoxja pour que le pays s’entrouvre lentement, comme une huître. La guerre du Kosovo, qui a fait affluer, avec 400 000 réfugiés, près de 10000 étrangers de l’Otan ou des ong, a achevé d’ouvrir le pays à l’occident et à ses capitaux… Vite captés par la classe dirigeante et les mafias. Si l’Albanie reste l’un des pays les plus pauvres d’europe (70% de chômage, 60% de gens sous le seuil de pauvreté), Tirana, qui concentre 11% de la population totale (3 500 000 habitants), offre un visage qui ressemble fort à d’autres capitales de l’est. Partie à la rencontre d’un pays où elle imaginait les femmes avec des fichus et les journalistes avec des têtes de vieux apparatchiks, Katrin (comme on dit là-bas) découvre de jeunes journalistes fringantes, venues interviewer la parisienne, en jean, baskets et sans complexes. Des filles toujours célibataires à vingt-cinq ans passés et jurant leurs grands dieux que non, leurs parents n’ont pas l’intention de les marier de force. Et c’est dans des galeries de peinture contemporaine ou des librairies-cafés tout ce qu’il y a de plus branchées qu’elle répond aux questions de lectrices et signe ses livres. L’Albanie féroce, celle qui dévore ses filles, ne serait-elle qu’un monstre de l’enfance, qui, comme on le sait, n’existe pas? une survivance dans la diaspora d’un passé révolu? « l’histoire de katrin est celle de toutes les femmes albanaises », dit Elena Laperi, la traductrice du livre. De toutes les femmes du nord. C’est là-haut, dans les régions archaïques et farouches de la montagne noire (qui a donné son nom au Monténégro) qu’on cultive l’honneur, cette vertu commune à tous les maquis – Corse, Sicilien ou Albanais –, à toutes les races de montagnards prompts de la gâchette, pétris de fierté, d’orgueil mal placé et de machisme. L’honneur qui exige de laver les affronts dans le sang, qui a poussé un père, il y a deux ans, à tuer sa fille de seize ans parce qu’elle était allée dans un pub. Le meurtrier a été condamné à vingt-trois mois de prison. C’était dans tous les journaux, et des histoires comme ça, il y en a toujours.
Les parents de Catherine viennent du nord, de la « male i zi », autre nom de la montagne noire, la forteresse catholique. Sa mère est du clan des Malsore, dont le berceau est à Vermösh, le village le plus au nord du pays. Pour tenter de mieux les comprendre, quand elle a écrit son livre, Catherine est remontée dans l’histoire de guerre, de morts et de larmes qui les a façonnés. Cette fois-ci, c’est physiquement qu’elle remonte vers le nord. Un pèlerinage, un saut dans l’espace et dans le temps dans cette nature sauvage, semée d’ânes, de bunkers et de murets de pierres sèches, où la route serpente à flanc de montagne en lacets vertigineux. Elle n’a pas pu atteindre le village de ses ancêtres. La route était coupée plus haut. Q’importe. Partout dans la région, le nom de Preljocaj est un sésame, Catherine est accueillie comme leur propre fille par des inconnus pleins de chaleur qui s’exclament « comme tu parles bien! » quand elle s’adresse à eux en albanais. Paradoxe. À son arrivée à l’aéroport, un porteur, qu’elle remerciait dans sa langue maternelle, s’est écrié, interloqué: « tu parles comme au moyen âge! » elle a ri, pensé à Angelin, à ses propres révoltes, à cet héritage guerrier, violent et créatif qu’ils portent ensemble. Le moyen âge…
Et pourquoi pas?